Catholicisme

Chronique de Lucia Ferretti

Dupuis Frères et l’Église catholique

Les convictions religieuses sincères de la famille Dupuis ne l’empêchent pas de se soucier des meilleures manières d’augmenter le succès de leur commerce. À une époque où l’Église représente un pouvoir d’achat considérable et peut aussi contribuer à faire ou à défaire la réputation d’une entreprise, la maison ne néglige rien pour s’assurer la clientèle et l’appui public du clergé et des congrégations religieuses.

S’attirer les bonnes grâces des puissances d’En-Haut

Chez Dupuis comme partout dans le Québec catholique du temps, on est convaincu que les puissances célestes peuvent protéger contre l’adversité et favoriser la prospérité des entreprises.

Les anniversaires de fondation sont donc généralement l’occasion d’une grand-messe d’action de grâces. De même, chaque vente d’importance débute par une bénédiction. Entre 1940 et 1958 au moins, directeurs et employés profitent par ailleurs d’un dimanche d’automne pour traverser la ville en pèlerinage jusqu’à l’Oratoire. Saint Joseph le charpentier est en effet non seulement le patron (autrement dit le protecteur) des travailleurs mais, en tant que pourvoyeur de la Sainte Famille, c’est aussi le saint à qui ceux qui ont des responsabilités économiques confient la bonne marche de leurs affaires.

Une foi vraie peut se conjuguer avec un désir légitime de publicité

Que dire du somptueux reposoir dressé pour la Fête-Dieu, en juin 1928, devant la demeure de A.-J. Dugal, gérant-général puis vice-président, et du char « Au clair de la lune » qui représente Dupuis Frères, sinon que tout le monde les applaudit sur le parcours de la procession!

Pour éviter les accidents, le curé de la paroisse vient bénir le premier des nouveaux ascenseurs du magasin de la rue Sainte-Catherine en novembre 1948. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce nouvel ascenseur, c’est bel et bien aussi une autre incarnation du progrès dont la maison se réclame et auquel elle tient à être associée, tant auprès de sa clientèle que de ses employés!

Quant à la visite de Mgr Paul-Émile Léger, en mai 1950, elle se transforme en véritable triomphe tant pour lui-même que pour Dupuis Frères. Invité par le président Raymond Dupuis à rencontrer quelques membres de la direction, le nouvel archevêque de Montréal indique qu’il souhaite aussi voir tout le personnel. Aussitôt, le travail cesse et du haut de la mezzanine, Son Excellence adresse aux centaines d’employés réunis une allocution dans laquelle il les félicite de leur foi, de leur travail, de leur magasin et de leurs patrons « qui sont justes ».

Le service du clergé

Voilà une clientèle traitée aux petits oignons! La devise d’Albion Jetté, directeur du Service du clergé, n’est-elle pas : « Pour Dieu et ses ministres »? Entouré d’un personnel nombreux et spécialement formé, le directeur met tout en œuvre pour satisfaire les prêtres et les religieuses et les encourager à magasiner chez Dupuis.

Au quatrième étage du magasin de Montréal, un rayon est aménagé spécifiquement pour le clergé, qui y trouve tout ce dont il peut avoir besoin. Le chef de celui de la bijouterie, monsieur Létang, dessine lui-même certains boutons de manchettes portés par les ecclésiastiques et d’autres bijoux destinés aux évêques : bagues, croix, crosses. Dupuis fait aussi confectionner dans des ateliers et chez des couturières de Montréal une partie des vêtements liturgiques. Ainsi, toute une industrie locale encouragée par le commerce gravite autour des besoins propres de l’Église.

Prêtres, religieux et religieuses de toutes les régions profitent de leurs déplacements à Montréal pour s’approvisionner chez Dupuis. Aussi, la maison leur réserve-t-elle une salle à manger exclusive où pendant longtemps elle leur sert gratuitement le repas.

Enfin, bien sûr, Dupuis Frères offrent des escomptes et des conditions de paiement fort avantageuses à cette clientèle choyée entre toutes.

L’Église, à son tour, fait les choses comme il faut. Dupuis Frères deviennent dans les années 1920 le fournisseur exclusif du clergé, et il n’est pas rare qu’un évêque signale le concours de la maison jusque dans un discours d’action de grâces!

Le catalogue du clergé

À partir de 1923, Dupuis Frères éditent un catalogue d’une cinquantaine de pages à l’usage du clergé. On y trouve des milliers d’articles, et même jusqu’aux hosties! La maison vend absolument tout ce qu’il faut pour assurer la beauté de la liturgie, la majesté des processions, la solennité des cérémonies organisées par les aumôniers des mouvements catholiques; mais aussi pour accommoder le clergé dans sa vie courante et améliorer le confort des presbytères.

Ce catalogue est expédié partout où sont installés des missionnaires canadiens-français (c’est-à-dire presque partout au monde!) ou dans les endroits où ils sont de passage. L’archevêque de Port-au-Prince, Mgr Robert Margron, passe ses commandes chez Dupuis, et il n’est pas le seul.

Il est à noter qu’une seule page du catalogue est destinée spécifiquement aux religieuses. On y offre deux modèles de bottines et pour le reste, seulement du tissu. Les sœurs confectionnent en effet elles-mêmes leurs costumes et tabliers, les uniformes des orphelins et les jaquettes des malades.

Albion Jetté, directeur du Service du clergé et « costumier épiscopal »

Albion Jetté est nommé directeur du Service du clergé en 1925 et reste à ce poste jusqu’en 1947. Cette année-là, il est fait membre du Club des 25, réservé aux employés ayant complété plus d’un quart de siècle chez Dupuis Frères. Chargé de le « présenter » lors de la soirée sympathique organisée en l’honneur des nouveaux membres du Club, son parrain, A.-J. Crête, aligne les chiffres suivants, et je cite :

« Monsieur Jetté a habillé 314 dignitaires ecclésiastiques (sic), soit 73 trousseaux épiscopaux, (11 archevêques dont 2 sont devenus cardinaux et 60 évêques), 1 abbé mitré, 3 préfets apostoliques, 68 prélats domestiques de Sa Sainteté, 4 camériers secrets, 51 chanoines honoraires et 34 chanoines titulaires. »

En fait, Albion Jetté finit par avoir beaucoup plus d’expérience que chacun des évêques dans le cérémonial de la consécration d’un prélat et dans les mille et un détails des objets que comporte le trousseau. Si bien que les autorités ecclésiastiques s’en remettent carrément à lui. Il exerce souvent les fonctions de Chevalier Gentilhomme auprès du pontife consécrateur. Et il est presque toujours le maître d’œuvre de la décoration de la salle et de l’organisation du banquet de plusieurs centaines de convives qui suit la cérémonie!

Albion Jetté est aussi, pour Dupuis Frères, l’organisateur du centenaire de tel collège ou de telle paroisse, et celui du jubilé de plusieurs prêtres et curés. Bref, pendant trois décennies, il est le bras droit du clergé pour toutes les fêtes solennelles de l’Église partout au Québec, dans les districts canadiens-français frontaliers de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick, et jusqu’au Labrador ou à Victoria!

Après lui, c’est son assistant, Lionel Goyer, qui sera promu responsable du Service du clergé.

L’Église sait reconnaître les services rendus

L’Église possède son propre système de distinctions honorifiques, par lesquelles elle exprime sa gratitude à ceux qui lui ont rendu des services insignes.

Le président Albert Dupuis est fait Chevalier du prestigieux Ordre pontifical de Saint-Grégoire le Grand. Le pape Pie XI le reçoit en 1929 en audience particulière et bénit à cette occasion la famille Dupuis ainsi que le magasin tout entier. Cette bénédiction apostolique est répétée en 1938 à l’occasion du 70e anniversaire de la fondation de la maison.

A.-J.Dugal, entré dans la maison en 1911, a gravi tous les échelons jusqu’à la vice-présidence. En 1937, à son tour, il est reçu dans l’Ordre de Saint-Grégoire le Grand, tandis qu’Albion Jetté est décoré la même année de l’Ordre pontifical de Saint-Sylvestre. Tous deux seront admis en 1944 parmi les membres fondateurs de la Préservation de la foi des Lieux Saints de Jérusalem avec le titre et la rosette de Commandeur. Deux ans plus tard, Albion Jetté sera élu Commandeur de l’Ordre pontifical de Galilée.

Un engagement religieux qui survit à la Révolution tranquille

Avec le fameux « Désormais » de Paul Sauvé s’amorce la Révolution tranquille, qui bouscule particulièrement l’Église. Dans plusieurs milieux, celle-ci conserve malgré tout son ascendant. C’est le cas notamment chez Dupuis, où la direction continue à faciliter au clergé l’accès au magasin, aux employés et à la clientèle.

Ainsi, en mars 1960, pendant la « Grande Mission ». Alors que l’Église du Québec entreprend, dans tous les diocèses, de rencontrer sur leur terrain des fidèles qu’elle sent déjà plus tièdes, le magasin de la rue Sainte-Catherine se transforme en église pour la célébration d’une messe par le cardinal Paul-Émile Léger.

Aussi tard qu’en 1974 et 1975, et ce tant au Carrefour Laval ou à la Place Dupuis que dans les autres magasins, la direction rétribue un père montfortain et dégage pour lui des locaux bien situés : ceci pour lui permettre d’agir comme « aviseur moral » (conseiller et confesseur) auprès des employés et des clients avant les fêtes de Noël et de Pâques.