Nationalisme

Chronique de Lucia Ferretti

Une entreprise « bien de chez nous »

On a du mal à concevoir aujourd’hui à quel point, dans la première moitié du XXe siècle, la bourgeoisie anglophone méprise les Canadiens français.  Et surtout combien, malheureusement, ceux-ci ont intériorisé cette dévalorisation. Au point que Dupuis Frères doivent souvent réaffirmer haut et fort devant leur clientèle qu’ils sont  bel et bien une maison canadienne-française. Eh oui, même si elle est prospère et projette une image de modernité et de succès!  Les Canadiens français sont capables eux aussi de réussir en affaires, en voici la preuve vivante!  Dupuis bâtit sa réussite commerciale en stimulant constamment la fierté nationale.

À l’occasion du 70e anniversaire de fondation, en mars 1938, le premier ministre Maurice Duplessis se fait d’ailleurs représenter aux festivités organisées par la maison par rien de moins que deux ministres : Joseph Bilodeau, titulaire du portefeuille du Commerce, de l’Industrie et des Affaires municipales, et Henri L. Auger, ministre de la colonisation mais aussi, bien sûr, député de la circonscription montréalaise de Saint-Jacques.

Le Duprex multiplie les petites chroniques pour expliquer l’importance et les retombées du nationalisme économique : l’achat chez-nous favorise la prospérité locale et nationale. « Encourageons les nôtres! », tel est le message porté par l’entreprise tout au long de son existence.

Un syndicat catholique, ce qui veut dire national

Le 22 août 1919, la section « Dupuis » du Syndicat catholique et national des employés de magasin est officiellement mise sur pied et reçoit sa charte.  C’est d’abord un syndicat de boutique au sens où, comme le dit Josette Dupuis-Leman (Dupuis Frères, le magasin du peuple, Stanké, 2001) seuls les gérants de rayons peuvent en être dirigeants et l’employeur paie toutes les cotisations des membres.  Loisirs, assurances collectives, négociations d’heures d’ouverture limitées en été, publication du Duprex pour cimenter le sentiment d’appartenance et diffuser les nouvelles parmi les 1000 employés : dans les premières années, telles sont les activités essentielles du syndicat, qui cherche à préserver « l’harmonie entre le capital et le travail ».

Le syndicat est fier de Dupuis Frères, cette entreprise canadienne-française, et ne manque pas de le souligner abondamment dans les pages du Duprex.  Il s’associe de près à tous les événements marquants de la maison.  Entre tant d’exemples à donner, signalons  la messe des employés du 70e anniversaire, en 1938.

Plus tard, le syndicat décide de s’affilier à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, qui est la centrale des syndicats nationaux et l’ancêtre de l’actuelle CSN.  La CTCC est beaucoup plus radicale.  C’est sous son égide que sera déclenchée la dure grève de 1952, menée pour obtenir la sécurité d’emploi et la semaine de trente-sept heures et demie.

Le français, langue des affaires

Dupuis Frères tiennent à dire partout qu’ils ont  pris leur place dans le monde des affaires sans pour autant sacrifier la langue française.

À partir de 1912, la maison publie un catalogue général; il est en français seulement.  Tiré cinq fois par année à 250 000 exemplaires, ce volume qui entre pour ainsi dire dans chaque foyer diffuse largement les appellations françaises de tout un assortiment de produits d’usage courant; il force aussi peu à peu les autres grands magasins, tel Morgan et Eaton, à délaisser leur catalogue en anglais seulement pour un catalogue bilingue. Depuis 1915, par ailleurs, Dupuis encourage la fierté de la langue en distribuant des milliers de médailles puis des œuvres d’écrivains canadiens-français et les Cahiers de la bonne chanson comme prix de langue française dans les écoles et collèges du Québec et du Canada français. La maison fait ainsi un geste tangible pour soutenir la culture nationale et ses artisans.

Une telle initiative attire en 1928 sur l’entreprise les félicitations publiques et très chaleureuses de nul autre que monsieur Henri Laureys, le directeur du temps de HEC!

Le défilé de la Saint-Jean-Baptiste : en phase avec son temps

Des années 1920 au milieu des années 1950 tout au moins, Dupuis Frères participent à plusieurs reprises au défilé du 24 juin qui parcourt les rues de Montréal. Le char allégorique équipé par la maison s’inscrit chaque fois dans l’esprit du temps.

Ainsi en 1929, alors que l’insouciance et l’optimisme des « années folles » règnent encore, Dupuis présente une magnifique composition Art Déco sur le thème d’Ali-Baba, ce pauvre artisan persan qui découvre un trésor. La plus grave crise économique du siècle débutera brutalement quatre mois plus tard.

En 1951, témoin de la fierté et de la confiance revenues, le char s’inscrit sous le thème « Le Canada français dans le monde », qui présente nos ambassadeurs de l’époque : missionnaires, écrivains, artistes, musiciens,  explorateurs, interprètes, mandataires et….commerçants!

Par ailleurs, la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui est structurée en sections, s’enorgueillit de compter parmi celles-ci une « section Dupuis » : voyez la photo officielle de 1958, avec le drapeau et les trophées!