Grève

Chronique de John Willis

Le 2 mai 1952 s’amorce à Montréal une grève qui va durer près de trois mois, évènement marquant, mais plutôt méconnu dans la mémoire collective des Québécois. Pourtant, l’affrontement est de taille. Les quelque 1100 employés affiliés à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) se mesurent en effet aux propriétaires de Dupuis Frères, l’un des magasins de détail les plus importants du Québec. Ce grand magasin à rayons fut une véritable institution au sein de la société canadienne-française. L’un des propriétaires de la firme, Raymond Dupuis, est une personnalité bien en vue du milieu des affaires. Du côté des syndicats, on trouve la direction de la CTCC (Gérard Poirier et Jean Marchand), le bureau syndical local, une foule de grévistes, dont bon nombre de femmes, et, en coulisse, quelques militants, dont deux hommes qui nous ont quittés récemment : Michel Chartrand, un être au verbe coloré,  et Pierre Vadeboncoeur, avocat, homme de gauche et essayiste.

Deux visions

Dans cette grève s’affrontent deux visions du monde : la vision patronale et la vision syndicale. Dans ce climat d’après-guerre, il souffle un vent de changement au sein de la compagnie. Président et chef de la direction depuis 1945, Raymond Dupuis voit grand et large. Il reconstruit le magasin; la nouvelle bâtisse, dessinée par l’architecte Henri S. Labelle, compte sept étages. Intérieur et extérieur sont ainsi rénovés et de nouveaux rayons d’étalage, installés.  Il faut susciter, chez le consommateur,  un nouveau type d’expérience de magasinage. Pour ce faire, on a recours aux dernières techniques  dans le domaine du marketing et de la publicité : l’arrivée spectaculaire du père Noël à bord d’un hélicoptère; la diffusion de défilés de mode en direct du Théâtre Saint-Denis, d’abord à la radio, puis à la télévision; le recours à une radio maison qui diffuse ses messages dans le magasin même. On projette de se refaire une beauté, même au sein du personnel. La rumeur court que Dupuis s’apprêterait à engager de nouveaux employés, question de montrer la porte à plusieurs anciens, afin de compléter le nouveau « look » de la maison.

Les employés sont inquiets.  Ils sont regroupés au sein de la CTCC depuis 1935 qui, dans l’après-guerre, élabore peu à peu une nouvelle vision du monde : on y est davantage préoccupé par la condition des employés que celle des marchés.  Syndicat catholique depuis sa fondation, la CTCC prêche, toujours sur fond de doctrine sociale de l’Église, une conception renouvelée des rapports, plus équilibrés, entre patrons et ouvriers, considérés comme des partenaires égaux. Sur le plan des salaires, dans monde ouvrier, l’heure est au rattrapage après des années de crise (la dépression des années 1930) et de rationnement (la guerre, de 1939 à 1945). La centrale, comme n’importe quel syndicat de l’époque, est vouée à la défense de l’intérêt matériel de ses membres. Le syndicat exige la parité salariale des employés de Dupuis avec ceux des autres grands magasins de Montréal ainsi que la semaine de cinq jours.  Il propose également l’instauration d’un processus bipartite pour disposer des griefs. La compagnie va éventuellement refuser ces demandes. Les augmentations proposées seraient trop coûteuses et l’établissement d’une politique de griefs remettrait en question l’autorité de la compagnie sur la gestion des ressources humaines. Le processus des négociations s’avère laborieux.

  • Le processus de négociations chez Dupuis est encadré par la Loi des relations ouvrières, qui date de 1944.  En obligeant les représentants de compagnies et de travailleurs à négocier selon un processus bien établi, l’État cherche à éviter les dérapages susceptibles de donner lieu à des grèves sauvages ou le non-respect, de la part des entreprises,  de contrats de travail négociés.  Rappelons que la loi ne contient pas de dispositifs interdisant l’emploi de briseurs de grève durant un conflit de travail. Elle donne cependant amplement l’occasion au gouvernement provincial de s’impliquer dans le déroulement des négociations.

Déclenchement de la grève

Le 22 octobre 1950, les leaders syndicaux se rendent aux bureaux de la direction de la compagnie et expriment leur désir de négocier la première convention collective de l’histoire de Dupuis Frères. De part et d’autre, le ton est rassurant, poli. Les dirigeants rappellent que la compagnie fut à l’origine de la fondation de leur tout premier syndicat, en 1919. Des deux côtés, on promet collaboration et bonne fois mais, dans les faits, on se prépare à la guerre. Les négociations s’étirent sur un an et demi. Le printemps 1952 arrive, les deux parties ont franchi les étapes de la conciliation et de l’arbitrage et il n’y a toujours pas d’entente.  Fin avril, il s’ensuit une série de cinq séances de négociations, mais sans succès. Exaspérés par le déroulement laborieux des négociations, les travailleurs choisissent la grève.  Elle débute le  2 mai. Des lignes de piquetage sont alors dressées autour du magasin, rue Sainte-Catherine, et devant le comptoir postal, situé à Saint-Henri. De la rue, la police de Montréal surveille les grévistes pendant qu’à l’intérieur le personnel cadre, incluant Raymond Dupuis, et des équipes de détectives privés s’occupent d’assurer la régie du magasin et la sécurité des travailleurs substituts. Parmi ceux-ci, on compte des étudiants de l’École de hautes études commerciales, située alors à quelques coins de rue de l’établissement.

La grève donne donc lieu à un affrontement entre deux camps qui se livrent une bataille sans merci.  La compagnie offre d’importants rabais en magasin afin d’attirer les consommateurs en grand nombre. Business as usual : le magasin doit demeurer ouvert. Effectivement, les premiers jours, le public est au rendez-vous. On s’y adonne à la vente de type libre-service qui n’exige qu’un personnel réduit. On ferme même quelques étages.  La compagnie est confiante, alléguant, à toutes fins pratiques, qu’après une semaine, la grève est à toutess fins pratiques terminée, car il ne manque pas d’effectifs. En réalité, la compagnie propose des emplois de vendeurs en utilisant le système de diffusion interne du magasin. La stratégie du syndicat, dans les premières semaines, est de rendre plus étanche la ligne de piquetage et, surtout, de voir à ce que le magasinage s’avère plutôt désagréable. Entre les grévistes et les services d’ordre, les rapports deviennent de plus en plus tendus. Les grévistes crachent sur les briseurs de grève, les invectivent. Ces derniers leur retournent la politesse. Les grévistes pénètrent dans le magasin par petits groupes, afin d’y semer la pagaille. À une reprise, ce fut l’idée de Chartrand, on fait transporter, par des femmes, sous leur manteau, de petites souris blanches qui sont relâchées dans le magasin. Clients et clientes se mettent à hurler et sortent rapidement de l’établissement.

La grève au-delà de la ligne de piquetage

Devant le magasin et le comptoir postal, on joue au chat et à la souris.  Toutefois, la grève intéresse bon nombre de personnes. Rue Sainte-Catherine, on peut apercevoir des rassemblements qui comptent jusqu’à 5 000 personnes participant aux activités de la ligne de piquetage, pour intimider les briseurs de grève, ou venues là, simplement à titre de curieux, pour voir le « show » de la confrontation. Déterminée à miner l’action des grévistes, la compagnie cherche à obtenir la réduction du nombre des piqueteurs. Utilisant comme prétexte le contenu d’une publication qu’a fait paraître le syndicat, elle accuse celui-ci de libelle diffamatoire. Elle intimide les journalistes, qu’elle juge trop favorables aux grévistes. La police identifie des « communistes » parmi ces derniers et les syndicalistes qui les appuient. La compagnie fait part de sa consternation dans les journaux du lendemain. La réponse du syndicat confirme que l’on est bel et bien en pleine guerre froide, car on reproche à Dupuis Frères ses méthodes soviétiques. Son président parle à la radio et utilise la presse. Il laisse flotter des rumeurs à propos de l’identité des éminences grises, des financiers qui seraient les vrais maîtres de la compagnie. On fait tout pour remettre en doute la crédibilité de la gestion chez Dupuis Frères.

L’élan de grève et de solidarité intersyndicale est appuyé par la tenue de grands rassemblements, le 30 mai et le 19 juin. On a dû changer le lieu du premier, car le maire de Montréal, Camilien Houde, a interdit l’accès au marché Saint-Jacques, dans l’est de la ville. S’adressant à la foule au Palais des Commerces et faisant référence au pouvoir que détient Dupuis Frères, le secrétaire de la CTCC, Jean Marchand, souhaite, haut et fort, « que cette nouvelle période de féodalité finisse comme les autres ». Pendant que Marchand revendique le début d’un temps nouveau, d’autres militent en faveur d’un boycottage de Dupuis par les autres syndicats et les consommateurs solidaires. Le conflit de travail fait les manchettes quand, à l’occasion du défilé de la Saint-Jean,  le maire Houde est aspergé d’œufs pourris par quelques manifestants sympathiques à la grève. En tant que maire, Houde est le grand patron des policiers, qui surveillent piqueteurs et grévistes. Pour ceux-ci, il est donc un adversaire.  Ainsi « décoré » de jaune, Houde se présente sur l’estrade devant l’archevêque de Montréal, Paul-Émile Léger, et d’autres dignitaires, dont le chanoine et historien Lionel Groulx.  M. le maire dira plus tard, non sans ironie : « Vous autres, les syndicats  catholiques, vous m’assassinez à coup de crucifix. »

Fin de la grève

Le dénouement de la grève se produit en juillet. Le 8, le patron, Raymond Dupuis, reçoit des suggestions de spécialistes en relations de travail (la firme Hurteau et Desmarais) lui enjoignant de ne pas rester si ferme dans ses positions, car il en allait de la popularité de l’entreprise au sein de sa clientèle cible : les classes moyenne et ouvrière canadiennes-françaises. L’archevêque Léger et Gérard Filion, du Devoir,  facilitent, en coulisse, la reprise des pourparlers. Le 20 juillet, on annonce une restructuration du personnel-cadre. Le gérant du magasin, Roland Chagnon, engagé peu avant la grève, est renvoyé. L’ancien et populaire directeur du personnel, Émile Boucher, revient comme vice-président administrateur. La nouvelle convention offre des augmentations de salaires substantielles, entre 4 et 6 $ par semaine, et la semaine de cinq jours (40 heures). Le samedi 26, en soirée, lors d’un grand rassemblement où sont présents les grévistes et les membres de la direction, l’entente est entérinée. Le lundi suivant, journée chaude et humide, les grévistes déambulent bras dessus, bras dessous, rue Sainte-Catherine : ils retournent au travail. Le beau temps était de retour. Ils, elles, avaient gagné leur bataille.

L’oubli : un affreux voleur?

Le souvenir de la grève chez Dupuis Frères est conditionné par les caprices de la mémoire collective québécoise. Pour certains, tout ce qui précède 1960 et la Révolution tranquille appartient à l’époque dite « de la grande noirceur ». De la décennie 1950, on doit tout oublier. D’autres observateurs cherchent l’origine des années 1960 dans les années 1950. Cette dernière décennie comporte en effet des développements qui pèseront lourd sur la suite de l’histoire. Chez les intellectuels avides d’idées innovatrices, auteurs de manifestes, et chez les gens de tous les milieux  – amateurs de télévision et d’une nouvelle génération de produits culturels –,  l’horizon culturel est en mutation.  Le mouvement ouvrier s’inscrit dans cette période d’effervescence. Il s’agit d’un puissant agent de changement.  L’époque est balisée par des luttes épiques telle la grève de l’amiante (1949), celles des textiles (Valleyfield, Montréal, en 1952), de Louiseville (1952-53), celle de Murdochville, en Gaspésie (1957) etc.  Dans la plupart des cas, le syndicat perd le conflit, sinon sa chemise. Il y a bien eu un conflit important en 1952, dans la Métropole, dont le dénouement fut à l’avantage du syndicat. Il s’agit de la grève chez Dupuis Frères. Et pourtant cette grève est moins bien connue que les autres – sans être tout à fait oubliée – nonobstant le fait qu’il s’agit d’une victoire pour les travailleurs. Comment expliquer ce lapsus ?  Si lapsus il y en a…

Nous savons que les patrons de Dupuis étaient d’origine canadienne-française. D’ailleurs, la maison se vantait de l’être. Le syndicat s’en prenait explicitement au « préjugé favorable » qu’elle entretenait à l’endroit des Canadiens français, alléguant qu’elle exploitait honteusement ses employés. Le syndicat n’avait pas de temps à consacrer à ce genre de discours nationaliste; d’ailleurs, il va gagner la bataille. Pourtant, la mémoire populaire semble avoir davantage retenu, comme plus significatifs, les conflits où les patrons étaient anglophones ou américains !  Le filtre nationaliste aurait-il à ce point orienté la mémoire ? De toute évidence, collègues historiens et citoyens auraient intérêt à interroger la mémoire collective. À force d’y regarder de plus près, ils trouveraient un tableau de mémoire composé de plusieurs d’éléments, parfois distincts les uns des autres. Ce tableau, constitué de contested pasts, peut évoluer dans le temps, comme une rivière.

Du point de vue de l’Histoire, à long terme, on constate que le mouvement ouvrier au Québec met en branle une dynamique sociale dont l’élan, enraciné dans les années 1950, se projette dans les deux décennies suivantes et bien après. De la grève à La Presse (1971), en passant par celle du secteur public et parapublic – le front commun de 1972 –  aux conflits plus récents chez Quebecor, on constate que le mouvement ouvrier ne se gêne pas pour cibler un employeur, peu importe son origine ethnique.  Le but de l’exercice étant d’obtenir un meilleur salaire, de meilleures conditions de travail et une certaine reconnaissance de la dignité sociale des travailleurs. Ce sont rarement des priorités pour les bien-pensants et les mieux nantis de la société. Il faut parfois leur rappeler cette vision alternative qui provient du plancher de vaches ou vivent les gens ordinaires. Tel est le message de la grève chez Dupuis, en 1952, et les autres conflits. Les techniques de combat varient. Hier, on relâchait des souris dans les allées d’un magasin; on crachait son engagement. Aujourd’hui, on s’affronte sur la toile; on « clavarde » son militantisme. En fait,  il s’agit d’un même combat, de longue haleine, long comme l’éternité…